31.3.03

Communiqué de la Libre pensée nationale

Pour la défense de l’unité de la République

La Commission Administrative Nationale de la Libre Pensée, réunie à Paris les 29 et 30 mars 2003, renouvelle sa totale opposition à la révision constitutionnelle adoptée par le congrès du Parlement le 17 mars 2003 ; qui porte atteinte fondamentalement à l’unité de la République, issue, de la Grande Révolution de 1789.
En régionalisant, en décentralisant, en ouvrant « le droit à l’expérimentation », en incluant le principe de subsidiarité dans la constitution ; cette révision officialise l’inégalité es droits des citoyens, faisant de nouvelles atteintes à la laïcité institutionnelle de l’Etat.
La CAN de la Fédération Nationale de la Libre Pensée confirme son soutien à l’appel « La République doit rester une et indivisible ». Elle invite tous les libres penseurs à participer aux actions et interventions qui continuent dans les communes et les départements et qui ne manqueront pas de se développer, y compris par des manifestations publiques, pour s’opposer aux votes des lois organiques qui mettront cette révision en application.
Elle invite également toutes les fédérations départementales à assurer le succès du colloque national, à Bordeaux le 24 mai 2003, pour la défense de la République en organisant des délégations les plus importantes possibles.

20.3.03

Communiqué de la Libre pensée nationale

Contre la guerre en Irak !
Pour la paix au Proche-Orient !

La Libre Pensée condamne la guerre que vient de déclencher le gouvernement des Etats-Unis dirigés par Georges.W Busch.
Une nouvelle fois les Etats-Unis entendent imposer leur diktat aux peuples du monde entier, par le fer, le feu, le sang et les bombes.
Il n'y a pas, il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de guerre "propre". La guerre, c'est toujours la barbarie.
La Libre Pensée appelle tous les citoyennes et les citoyens épris de liberté à manifester partout en France ce soir et dans les jours qui viennent. Elle les appellent à se rendre massivement à 18H à Paris, place de la Concorde.
La Libre Pensée manifestera aux côtés du collectif français "Pas en notre nom".

Le Secrétaire général de la Libre Pensée :
Christian Eyschen

3.3.03

Laïcité

Sarkozy assure que la loi de 1905 ne sera pas modifiée

Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur - Photo prise le 18 décembre 2002 REUTERS /Jacky Naegelen PARIS (Reuters) 25 février 2003 - Nicolas Sarkozy a affirmé qu'il n'y aurait aucune modification de la loi de 1905 et que son immixtion dans l'organisation du culte musulman n'était pas contraire au principe de laïcité.
"La réponse du gouvernement est sans ambiguïté, il n'y aura pas de modification de la loi de 1905", a déclaré le ministre de l'Intérieur lors des questions d'actualité à l'Assemblée nationale.
Pierre Bédier, secrétaire d'Etat aux Programmes immobiliers de la justice, et Jean-François Copé, porte-parole du gouvernement, avaient récemment évoqué une possible modification de la loi de 1905 pour permettre le financement de la construction de mosquées sur fonds publics.
Nicolas Sarkozy a vu dans cette loi, qui "garantit l'exercice du culte sans en privilégier aucun", la justification de ses efforts et de plusieurs de ses prédécesseurs pour tenter d'organiser le culte musulman en France.
"Sa traduction républicaine est donc simple: il n'y a pas de citoyens de seconde zone qui seraient les musulmans et qui n'auraient pas le droit de vivre leur foi comme les autres", a-t-il déclaré.
"Affirmer pour les cinq millions de musulmans français le droit de vivre sa foi de façon républicaine dans un Etat laïc, c'est affirmer le pari de l'intégration", a-t-il ajouté.
Réunis au ministère de l'Intérieur, les membres de la consultation sur l'islam ont trouvé dimanche dernier un accord définitif sur la future instance représentative du culte musulman en France voulue par Nicolas Sarkozy.
Ils ont notamment décidé d'organiser les élections au Conseil français du culte musulman (CFCM) les 6 et 13 avril prochains.
Certains élus se sont étonnés de l'énergie déployée à mettre sur pied une telle instance en se demandant si le gouvernement ne sortait pas de son rôle.
Le ministre de l'Intérieur leur a répondu qu'il s'agissait simplement de "remettre nos compatriotes musulmans à égalité avec nos compatriotes catholiques, protestants ou juifs".
Dans une interview à Libération, Nicolas Sarkozy avait expliqué la semaine dernière que la situation de l'islam en France n'était "pas bonne".
"Une partie de la communauté nationale craint les musulmans et l'islam. Elle s'interroge de façon parfois idéologique sur sa compatibilité avec la République. De l'autre côté, les musulmans se sentent stigmatisés en tant que musulmans par le regard des autres. Or la réalité, c'est que l'islam est là", expliquait-il.
Presse - Edition du vendredi 28 février

Dossier de "Libération" sur la mention de Dieu
dans la future constitution européenne


La Une de Libération du 28 février 2003 >>> La future loi fondamentale de l'Union européenne en débat
Dieu est-il constitutionnel ?
La Convention réunie à Bruxelles se penchait hier sur l'inclusion d'une référence religieuse dans le texte.

Dieu est certes partout, mais ses zélateurs souhaitent que Son nom soit inscrit en toutes lettres dans la future Constitution de l'Union élargie. On n'est jamais assez prudent. Les Eglises chrétiennes, qui militent bruyamment en faveur de cette invocatio Dei, espèrent bien parvenir à leurs fins en faisant jouer leurs relais au sein de la Convention européenne présidée par Valéry Giscard d'Estaing. La chrétienté peut compter sur des soutiens nombreux et diversifiés, de l'Italie à la Pologne, en passant par la Slovaquie ou le Luxembourg, comme l'a montré le débat, hier, en séance plénière, consacré aux premiers articles du projet de Constitution. Même si les partisans de Dieu se recrutent essentiellement à droite, on y trouve aussi des socialistes, grâce à la Pologne qui, comme un seul homme, s'est rangée derrière le Saint-Siège.
«Source de la beauté». Le débat s'est cristallisé autour de l'article 2 consacré aux valeurs de l'Union. Plusieurs conventionnels ont proposé de l'amender afin d'y introduire une référence religieuse. Les plus radicaux, au nom du groupe du Parti populaire européen (PPE, démocrates-chrétiens et conservateurs), suggèrent une formulation calquée sur le préambule de la Constitution polonaise : «Les valeurs de l'Union comprennent les valeurs de ceux qui croient en Dieu comme source de la vérité, de la justice, du bien et de la beauté de même que celles de ceux qui ne partagent pas cette foi et cherchent ces valeurs universelles dans d'autres sources.» Une formulation qui plaît aussi à Jacques Santer, représentant du Luxembourg, à Erwin Teufel, député allemand démocrate-chrétien, à Frantisek Kroupa, député tchèque (droite chrétienne), à Ivan Korcok, représentant du gouvernement slovaque, au député socialiste polonais Jozef Oleksy ou encore au député danois Peter Skaarup.
Soucieux de ne pas heurter de front le camp laïc, d'autres conventionnels jouent plus en finesse, à l'image du vice-président du Conseil italien, Gianfranco Fini, qui propose une simple mention des «racines communes judéo-chrétiennes» de l'Europe. «L'identité européenne peut difficilement être séparée des traditions religieuses», a fait valoir hier le représentant du gouvernement italien. Le député Marco Follini suggère, lui, de mêler dans la même phrase «les principes découlant des grandes traditions religieuses et de la culture laïque des peuples européens». L'eurodéputée Cristiana Muscardini, également italienne, propose de ne pas s'arrêter en si bon chemin : pourquoi ne pas inclure les valeurs «de la tradition gréco-romaine, judéo-chrétienne, laïque et libérale» ?
«Impact juridique». Cette offensive des Eglises n'est pas seulement motivée par la beauté du geste. Comme l'explique Jonathan Faull, porte-parole de la Commission, toute mention du fait religieux au titre des «valeurs de l'Union» aura un «impact juridique». «Cela aura des conséquences importantes sur l'interprétation des textes européens. Il ne s'agit pas seulement d'un débat philosophique, explique Faull. Les pères de la Constitution américaine seraient sans doute surpris d'apprendre l'impact que la mention de Dieu a, deux siècles plus tard, sur la reconnaissance du droit à l'avortement»... La Commission, prudente, a d'ailleurs fait procéder à une étude sur la question. Elle souligne les dangers d'une telle référence.
C'est pour éviter tout mélange des genres que les défenseurs de la laïcité ont donné de la voix. «Il y a parmi nous des monarchies et des républiques, des Etats unitaires et des Etats fédéraux. Certains Etats sont laïcs, d'autres se réfèrent à un fondement religieux», a fait valoir l'eurodéputé français Alain Lamassoure. Giscard estime qu'il est «difficile de faire (de la religion, ndlr) un sujet de contentieux juridique et politique de l'Union». «La laïcité est la force motrice des progrès enregistrés depuis le siècle des lumières», a lancé le Turc Oguz Demiralp, représentant du gouvernement islamiste modéré, sans doute pas dupe de la volonté de certains de s'ériger en «club chrétien».
«L'Europe n'est ni monoreligieuse ni monoculturelle et son modèle est fondé sur l'Etat impartial», a clamé Louis Michel, le chef de la diplomatie belge. Son collègue Dominique de Villepin a appelé à ne pas rouvrir «les débats difficiles, déjà tranchés par la précédente Convention sur la Charte des droits fondamentaux». En 2000, lors de la discussion de ce texte, les Eglises s'étaient déjà mobilisées. La France, gauche et droite réunies, avait bataillé ferme pour éviter toute référence à la religion. Finalement, le préambule de la Charte se contente de rendre hommage au «patrimoine spirituel et moral» de l'Union. Du moins en français. Car la version allemande, elle, parle d'un héritage «spirituel-religieux «(«geistig-religiös»)...
Concessions. Contrairement à ce que croit Paris, le débat n'est donc pas tranché. Si la Charte sert de préambule à la future Constitution, il faudra se mettre d'accord sur la traduction, le texte devenant alors juridiquement contraignant.
Si les tenants de la laïcité sont suffisamment nombreux pour faire échouer toute tentative d'introduire le fait religieux comme source de droit, ils devront faire des concessions aux Eglises. Catholiques, protestants et orthodoxes devraient obtenir, en particulier, que la déclaration n° 11 du traité d'Amsterdam ­ qui garantit le respect du statut des Eglises et des communautés religieuses ­ soit reprise dans la Constitution. Un commissaire européen, laïc, quelque peu étonné par l'ampleur de ce débat, a proposé, mercredi, de citer Dieu : «Une fois la Constitution rédigée, on pourrait ajouter : "Que Dieu nous pardonne !"» .
Jean QUATREMER
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>>> Témoignages

Pervenche Berès
Députée européenne PS (1)
«Consacrer la laïcité»
«Idéalement, je souhaite que la laïcité soit consacrée dans la Constitution européenne. J'ai déposé, avec Elio Di Rupo (PS belge francophone, ndlr), un amendement visant à garantir la séparation des Eglises et des Etats. Je suis opposée à toute référence à Dieu ou à la religion. On ne peut tout de même pas dire que l'Union est inspirée par les peuples et les Eglises ! Je ne suis pas contre la liberté religieuse. Ce qui est en jeu, c'est la question de la mainmise du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel.».
(1) Membre suppléant de la Convention.

Alain Bauer
Grand Maître du Grand Orient de France
«Ne pas imposer Dieu»
«Nous sommes contre un modèle de construction intégriste qui viserait à imposer à chacun d'entrer dans un cadre cultuel ; à forcer les gens à croire. On ne construira pas une Europe libre en imposant Dieu. Et en ignorant ceux qui n'ont pas besoin de se référer à un dieu quelconque. L'Europe doit offrir la liberté de croire, ou de ne pas croire, de changer de religion ou de n'en avoir aucune. Nous croyons plus à l'émancipation des consciences qu'au salut des âmes.».

Hippolyte Simon
Evêque de Clermont (1)
«Evoquer la transcendance»
«Nous serions pour une référence à la transcendance dans le préambule. L'important, c'est qu'on ne considère pas l'Etat ni les institutions communautaires comme le dernier mot de l'humanité. Je pense aux gens d'Europe centrale qui ont eu pendant cinquante ans un Etat qui se présentait comme le dernier mot de l'humanité. Mais cette transcendance s'entend dans le respect de la liberté des consciences.».
(1) Délégué de la Conférence des évêques de France à la Commission des épiscopats de la Communauté européenne.

Jean-Arnold de Clermont
Fédération protestante de France
«Garantir la liberté»
«Il s'agit de garantir la liberté religieuse en prévision des élargissements. Il faut envisager une structure de dialogue à l'échelon européen qui reconnaisse les religions comme distinctes de la société civile. De même, il est important de reconnaître les religions comme des institutions et pas seulement des pratiques individuelles ou collectives... Les notions de transcendance et de liberté religieuse sont très importantes.».

Haïm Korsia
Secrétaire du grand rabbin de France
«N'exclure personne»
«Nous avons tenu à rappeler l'importance du judaïsme comme précurseur des religions du Livre mais sans chercher à exclure qui que ce soit... Toute référence à un héritage judéo-chrétien nous semble maladroite car cela exclut d'emblée les musulmans ou les non-croyants. Il faut à la fois insister sur les vertus de la laïcité tout en mettant l'accent sur la notion vitale de transcendance pour tout être humain.» .

Fayçal Ménia
Association «Foi et pratique» (1)
«Sur un pied d'égalité»
«L'expérience de l'histoire montre que l'Europe doit surtout mettre en valeur la laïcité car c'est en fin de compte le système le plus efficace pour traiter les citoyens sur un pied d'égalité. Evoquer la notion de religieux dans un texte juridique, c'est prendre le risque de rouvrir des débats tendus. Il ne faut privilégier personne. A cet effet, le système laïc offre les meilleures garanties.»
(1) En faveur d'un islam modéré.

Kemal Dervis,
Député social-démocrate turc (1)
«Une affaire privée»
«La réponse est claire : il n'y a pas de place pour Dieu dans la future Constitution. Il faut séparer la religion de la sphère publique. La religion est une affaire privée entre l'être humain et son dieu. En plus, cette Constitution est destinée à s'appliquer à des Etats qui pour la plupart sont laïcs. C'est le cas de la Turquie, et j'espère que cela le restera. Il ne faut donc de référence ni à Dieu ni à un héritage religieux. La seule chose acceptable serait une référence à un héritage spirituel.».
(1) Membre de la Convention, ex-ministre de l'Economie.

Marietta Giannakou,
Députée grecque, Nouvelle Démocratie (1)
«Pas assez consensuel»
«Il ne faut pas mentionner Dieu dans la Constitution. C'est un terme qui n'est pas assez consensuel. Il y a deux choses à faire. Préciser que les questions d'identité nationale, le statut des Eglises et des associations religieuses relèvent de la compétence des Etats. Ensuite, il faut trouver une formule proche de celle de la Charte des droits fondamentaux qui fasse référence à l'héritage spirituel et culturel de l'Europe. Il ne faut pas donner l'impression que l'Europe est un club chrétien.».
(1) Membre de la Convention

Matti Vanhanen
Député finlandais du Center Party (1)
«L'Europe est trop diverse»
«Je ne comprends pas que l'Union veuille mettre Dieu dans sa Constitution. La religion est quelque chose d'important pour les citoyens mais elle doit rester de l'ordre du privé. La formule qui existe dans la Charte des droits fondamentaux est suffisante. Ce sont surtout les pays catholiques qui insistent pour qu'on se réfère à Dieu, mais l'Europe est trop diverse pour cela.».
(1) Représentant du Parlement finlandais à la Convention.

Reccueillis par Catherine COROLLER et Daniel LICHT et Julie MAJERCZAK et Jean QUATREMER
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>>> L'article 2

Le projet d'article 2 du Traité instituant une Constitution pour l'Europe (1).

Article 2 : «Les valeurs de l'Union»

«L'Union se fonde sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, de l'Etat de droit et de respect des droits de l'homme, valeurs qui sont communes aux Etats membres. Elle vise à être une société paisible pratiquant la tolérance, la justice et la solidarité.»

(1) Le texte complet peut être consulté sur http://european-convention.eu.int
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>>> La foire aux statuts religieux
En Europe, les relations Eglises-Etat sont très diverses.

Valéry Giscard d'Estaing devrait comprendre «le fait que 90 % des Européens croient en Dieu», a récemment lancé le cardinal-primat de Pologne Jozef Glemp, dans le quotidien Rzeczpospolita. N'en déplaise au chef de l'Eglise catholique polonaise, l'Europe communie aujourd'hui surtout dans le recul de l'appartenance religieuse. Quant aux relations entre Eglises et Etats, elles se caractérisent par une grande diversité.
Plus recette. Comme le note la sociologue Danièle Hervieu-Léger, directrice d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), «les Européens pratiquent peu, voire extrêmement peu. Le nombre de ceux qui déclarent une foi sans faille en un Dieu personnel tend partout à s'éroder : 36 % en Europe contre 69 % aux Etats-Unis, où 93 % des personnes interrogées déclarent croire en Dieu, contre 69 % en Europe» (1). Pour cette spécialiste des religions, les Eglises ne font plus recette sur le vieux continent, mais les Européens se rejoignent dans deux phénomènes : «l'individualisation du croire» et «la présence invisible mais structurante des traditions religieuses», qui commandent partout des réflexes collectifs identitaires. Pétrie de ce même patrimoine juif et chrétien, l'Europe affiche néanmoins une multiplicité de profils religieux.
L'Union européenne s'étant bien gardée de vouloir homogénéiser le statut des Eglises, trois types de régimes coexistent en Europe. L'ancien caractère confessionnel de l'Etat, sous la forme d'une Eglise officielle, se maintient essentiellement dans le monde anglican et luthérien (notamment en Scandinavie). Tandis que les pays de tradition catholique ont opté soit pour la séparation de l'Eglise et l'Etat, soit pour un régime de Concordat (accord avec le Vatican). La France, la Belgique, l'Irlande ont séparé l'Eglise et l'Etat. Ce qui n'empêche pas que la religion ait une place éminemment différente dans ces sociétés.
«Sacro-Sainte Trinité». La France (avec la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat) est certainement le pays le plus en pointe dans l'affirmation de la laïcité, instituée comme principal système national. En revanche, dans la très catholique Irlande, la Constitution est placée sous l'autorité de la «Sacro-Sainte Trinité», l'avortement reste strictement interdit et «l'enseignement, la santé et les services sociaux sont délégués à l'Eglise», souligne Yves Lambert du CNRS (2). «On trouve d'ailleurs partout sauf en France un enseignement religieux dans les écoles publiques et des facultés de théologie dans les universités», ajoute-t-il.
Dans les autres pays catholiques ou mixtes (comme l'Allemagne qui compte à peu près moitié-moitié de catholiques et de protestants), prévaut une relation aménagée entre Eglises et Etat, qui permet par exemple, en Allemagne, la levée d'un impôt religieux. Autriche, Espagne, Italie, Portugal ont ainsi un Concordat avec le Vatican.
C'est aussi le cas, concernant les futurs membres, de la Pologne (96 % de catholiques) et de la Lituanie (80 % de catholiques). Après la chute du Mur, Varsovie a repassé un nouvel accord avec le Saint-Siège en 1993. L'Eglise polonaise a par ailleurs obtenu la restitution de ses biens confisqués et une loi réprimant l'avortement. Les cours d'éducation religieuse ont été réintroduits dans les écoles publiques ; l'Eglise, qui bénéficie aussi d'avantages fiscaux, a par ailleurs un accès garanti aux médias. Un peu partout à l'est, l'une des premières batailles des Eglises a été d'obtenir la restitution des biens confisqués, après guerre, par le pouvoir communiste, et d'assurer leur présence, notamment dans les écoles. C'est en République tchèque (39 % de catholiques, 5 % de protestants) que les relations entre l'Eglise et l'Etat restent les plus tendues. Les négociations sur la loi de restitution restent dans l'impasse. L'Etat paie les salaires des membres du clergé, et les églises, notamment catholique, participent à de nombreuses activités sociales (éducation, hôpitaux, travail auprès des détenus, des soldats).
«A la carte». Reste enfin un petit groupe de pays où une Eglise d'Etat jouit d'un statut privilégié. C'est le cas de l'Eglise orthodoxe en Grèce, de l'Eglise anglicane en Grande-Bretagne, des Eglises luthériennes au Danemark et en Finlande. En Suède, où l'Etat continue de financer tout ce qui concerne l'Eglise, le luthérianisme n'est plus religion d'Etat depuis 2000. D'Ouest en Est, la chute de la fréquentation des cultes et «l'avènement d'un nouveau système de croyance très individualisée, où les gens se bricolent, à la carte, leur propre petit dispositif de sens, font en tout cas que toutes les Eglises sont dans un très grand désarroi», estime le sociologue Patrick Michel, directeur de recherches au CNRS/CERI. Un désarroi qui explique certainement «l'énorme lobbying des Eglises qui tentent de contrebalancer leur perte d'influence sociale par une réaffirmation de leur influence institutionnelle».
Par Nathalie DUBOIS et Véronique SOULE

(1) «Les Tendances du religieux en Europe», in Croyances religieuses, morales et éthiques dans le processus de construction européenne, La Documentation française, 2002
(2) «Religion : l'Europe à un tournant», in Futuribles, numéro spécial «Les valeurs des Européens» 2002
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>>> Editorial
Pas anodin

En qualifiant le projet de Constitution européenne de «totalement insatisfaisant», le Vatican a recouru à un langage inhabituellement polémique chez des spécialistes de l'euphémisme. Il faut n'y voir rien de moins que le signal d'une de ces batailles diplomatiques d'envergure où la curie excelle. Quelques jours plus tard, le pape a exigé publiquement que la future Constitution de l'Europe porte mention de ses «racines chrétiennes». Ces quelques mots, qui peuvent paraître d'une importance simplement décorative, trahiraient pourtant le devoir de neutralité qu'on est en droit d'attendre d'une déclaration juridique.
Seul un dément pourrait nier que l'histoire européenne a été profondément influencée par le christianisme dans ses divers rameaux, orthodoxe, catholique ou protestant. Ce n'est pas une raison pour inclure une référence à ces derniers dans une Constitution. D'abord, ces «racines» sont à tout le moins judéo-chrétiennes et les juifs ont payé assez cher (notamment dans les plaines polonaises) pour qu'on ne les oublie pas. Une telle mention exclusive serait aussi une preuve d'intolérance à l'égard des millions de musulmans qui vivent désormais dans les pays européens ­ ou pour les croyants de toute autre obédience. En outre, en guise de «racines», il conviendrait aussi de mentionner la libre pensée et son enracinement dans la culture grecque. Après tout, une tradition presque trimillénaire d'athéisme est une particularité européenne qu'aucune autre culture ou civilisation ne partage.
Glemp, compatriote du pape et archevêque, a levé le voile sur la signification que peut prendre cet appel aux racines. Il voudrait que la Constitution mentionne la «loi naturelle», construction dogmatique des théologiens catholiques mais aussi nom de code de l'interdiction de l'avortement. On voit que le débat n'est pas aussi anodin qu'il pourrait paraître.
La campagne du Vatican vise à sortir de l'épure laïque qui a jusqu'ici encadré de fait la construction européenne au profit d'un nouvel empiétement du religieux (et des religieux) sur le temporel. La liberté de tous est en cause dans cette régression qui défie la nécessaire neutralité de l'Etat et des lois.
Par Gérard DUPUY
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>>> Le Vatican au front
Le pape s'est investi personnellement pour une référence à la chrétienté.

Rome de notre correspondant

Le Vatican lance ses divisions à l'assaut de la future Constitution européenne. Depuis plusieurs semaines, la hiérarchie catholique a accentué sa pression pour qu'une référence aux «racines chrétiennes» de l'Europe soit prise en compte dans le futur texte fondamental de l'Union européenne. Il y a dix jours, à l'occasion de l'angélus, Jean Paul II est intervenu de la fenêtre de son appartement privé au Saint-Siège pour lancer un appel en ce sens. Exhortant les politiciens, catholiques et chrétiens, à se battre pour faire entrer Dieu dans cette Constitution, le souverain pontife a même appelé à l'union ses frères orthodoxes : «L'oeuvre de saint Cyrille et saint Méthode (les évangélisateurs slaves, patrons de l'Europe orientale) a contribué à consolider les racines communes chrétiennes de l'Europe.»
«Nouvelle période». Quatre jours plus tôt, le président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, le cardinal Walter Kasper, s'était rendu à Athènes pour rencontrer les représentants de l'Eglise orthodoxe. «Nous inaugurons une nouvelle période de coopération sincère centrée surtout autour du thème de l'identité chrétienne de l'Europe à laquelle la Constitution devrait faire référence», a commenté le responsable de l'Eglise grecque, Mgr Christodoulos.
Les épiscopats européens ont été mobilisés pour livrer bataille, et le secrétaire d'Etat du Vatican, le cardinal Angelo Sodano, multiplie les interventions pour obtenir l'appui des politiciens européens. La pression est très forte sur l'Italie dont tous les représentants à la Convention européenne, de droite comme de gauche, se sont déclarés favorables à l'introduction de la référence aux racines chrétiennes de l'Europe. Avec l'accord du président du Conseil, Silvio Berlusconi, le vice-président du Conseil et représentant à la Convention, Gianfranco Fini, a présenté un amendement proposant que l'Union reconnaisse «les racines judéo-chrétiennes comme des valeurs fondatrices de son patrimoine».
Reste à savoir si l'offensive du Vatican consiste juste à obtenir une référence symbolique dans la Constitution, ou si la hiérarchie catholique cherche d'une certaine façon à modeler la future législation européenne.
Lors de l'angélus, Jean Paul II a indiqué que donner de l'«espace» dans la Constitution aux «racines chrétiennes n'ôtera rien à la juste laïcité des structures politiques. Au contraire, [la référence à Dieu] aidera à préserver l'Europe du double risque du laïcisme idéologique et de l'intégrisme sectaire».
«Symbolique». «La bataille est avant tout symbolique», estime le vaticaniste Orazio Petrosillo, qui précise que «le pape ne souhaite pas qu'il y ait en Europe une rigide séparation entre l'Eglise et l'Etat comme en France. Mais il n'a pas pour autant comme modèle les régimes de la chrétienté médiévale et les monarchies chrétiennes du XVIIIe siècle qui imposaient des signes religieux dans chaque action quotidienne». Le cardinal Sodano a réaffirmé que les rapports entre l'Eglise et l'Etat en Italie, fondés sur un concordat, devraient servir de modèle en Europe en permettant «aux Eglises de s'organiser comme elles le souhaitent». Pour accroître la pression, Jean Paul II a annoncé qu'il comptait répondre à l'invitation de Pat Cox, président irlandais du Parlement européen, et se rendre à Strasbourg au début de l'été....
Par Eric JOZSEF
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>>> Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS :
«Ces racines religieuses font partie du patrimoine culturel»

Dominique Wolton est directeur de recherches au CNRS et directeur de la revue Hermès. Il vient de publier l'Autre Mondialisation aux éditions Flammarion.

Pourquoi pareil débat aujourd'hui ?
Cette question de l'écriture du préambule de la Constitution est le révélateur de tout ce qu'on a laissé dans les placards de l'histoire de la construction européenne. L'Europe a commencé à juste titre par l'économie. Parler de culture, à l'époque, aurait provoqué des affrontements violents. Après Maastricht, on a commencé à s'intéresser à la politique. Mais quand vous vous interrogez sur les valeurs qui réunissent les peuples au sein d'une union politique, vous retombez sur les différences. L'Europe se caractérise à la fois par une immense diversité linguistique, culturelle, politique et des valeurs communes. Et ces valeurs sont quand même des choses fortes : les droits de l'homme, une certaine rationalité scientifique et technique, la démocratie. La religion en fait aussi partie. Les trois grandes religions européennes ­ christianisme, islam et judaïsme ­ sont des monothéismes. Cela étant, il est normal qu'il y ait débat. Je trouve même qu'il n'y a pas assez de discussion sur ce préambule.
N'assiste-t-on pas à une baisse de la religiosité en Europe ?
Les questions métaphysiques, la spiritualité, la religiosité me paraissent être plutôt devant nous que derrière. On sort d'un siècle de laïcisation. On en a vu les aspects positifs, mais aussi les limites. Au bout d'un moment, on tombe dans l'individualisme, l'égoïsme. L'homme n'échappera jamais à la question de Dieu au sens large. Les interrogations métaphysiques font partie des dimensions culturelles fondamentales de la société. Pendant ce siècle, on a vu une laïcisation de la vie publique, un rejet des religions officielles, mais aussi une appétence pour les formes de spiritualité annexes, y compris les religions asiatiques ou les sectes. C'est pourquoi on ne peut pas faire l'impasse sur l'importance des racines religieuses. C'est en en parlant, et en reconnaissant leur existence dans le préambule, qu'on évitera un effet boomerang. Croire les questions religieuses réglées est le plus sûr moyen pour qu'elles fassent un retour de manière violente. Au Moyen-Orient, on a voulu forcer les peuples à être trop modernes, cela a fait le terreau du fondamentalisme religieux.
Il faut donc mentionner ces racines dans la Cons titution ?
Je suis favorable à ce que l'on écrive que ces racines religieuses font partie du patrimoine culturel au sens large. Et je pense qu'il faudrait nommer les trois monothéismes. On pourrait trouver également une formule qui inclue les traditions spirituelles laïques comme la franc-maçonnerie. En même temps, une fois qu'on a nommé les racines religieuses, il faut préciser qu'elles ont été transcendées dans une problématique culturelle par le projet politique démocratique, et que la manière de tenir compte des deux, c'est d'inscrire dans la Constitution le principe de laïcité, de séparation du pouvoir temporel et du pouvoir religieux. Ainsi, l'Europe pourra porter témoignage au niveau mondial de l'idée qu'on ne peut se soustraire ni à l'importance des racines religieuses, ni au principe de laïcité : l'ordre du spirituel n'est pas celui du temporel. Nous devons admettre cette dualité : des racines religieuses que nous ne pouvons pas abandonner et la laïcité.
Tous les pays d'Europe n'ont pas la même conception de la laïcité, n'y a-t-il pas une spécificité française ?
En Grande-Bretagne, vous avez une religion d'Etat, en Grèce, vous n'avez pas de séparation entre Eglise et Etat, mais c'est un peu formel. Ce qui est en discussion dans toute l'Europe aujourd'hui, c'est quand même le principe de laïcité.
Comment se pose le débat par rapport à 1789 ?
Il n'a pas grand-chose à voir. En 1789, l'obsession était de faire surgir la liberté de conscience et de pensée, de desserrer l'étau épouvantable que représentait l'Eglise catholique. En deux siècles, le chemin parcouru a été immense. Les hommes font preuve d'une beaucoup plus grande tolérance à l'égard des autres univers religieux. Il y a eu un véritable apprentissage de la cohabitation. Tous ces travailleurs immigrés que l'Europe chrétienne a importés pour bâtir son économie l'ont amenée à s'apercevoir de l'importance de l'islam, et à construire un dialogue interreligieux. L'oecuménisme a progressé et la Shoah a également permis un début de dialogue entre chrétiens et juifs.