23.1.15

Henri Peña-Ruiz : «La laïcité, levier d'intégration et de tolérance»



Henri Peña-Ruiz est philosophe, spécialiste de la laïcité, Auteur du «Dictionnaire amoureux de la laïcité». Éditions Plon.

La question de la laïcité est devenue centrale dans le débat après les attentats. Mais il y a parfois de la confusion. Quelle définition en donnez-vous ?

La laïcité est une conception du cadre politique de la vie commune, qui se fonde sur trois principes indissociables : la liberté de conscience ; l'égalité des droits de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions spirituelles (athées, croyants ou agnostiques) ; et l'orientation de la puissance publique vers le seul intérêt général commun à tous. Bref, le triptyque qui définit la laïcité (liberté, égalité, universalité) reprend à s'y méprendre le triptyque républicain. La laïcité n'est donc pas antireligieuse, elle ne s'en prend nullement aux religions comme démarches spirituelles.

Mais son affirmation de l'égalité conduit évidemment à rejeter tout privilège public de la religion. L'idéal laïque consiste à ne pas fonder la loi commune sur les religions ou sur la religion particulière d'un groupe. C'est pourquoi, par exemple, le blasphème, qui est une faute au regard d'une religion particulière, ne saurait devenir un délit dans toute la République.

La laïcité est en outre un levier d'intégration, car elle est un idéal universaliste qui ne rejette pas les particularismes mais qui les intègre dans un cadre commun.

Certains estiment que la loi de séparation des églises et de l'État de 1905 est obsolète. D'autres qu'il y a eu trop d'accrocs à cette loi. Faut-il la modifier ou mieux l'expliquer ?

Elle n'est évidemment pas obsolète. Certains disent qu'elle n'a été conçue que pour une religion. C'est historiquement un fait que c'est l'Église catholique qui était la plus crispée sur ses privilèges et il a bien fallu qu'elle en soit dessaisie. Mais la loi relève d'un esprit beaucoup plus général : quelle que soit la religion (l'islam, le judaïsme, le christianisme, etc.), dans la mesure où elle n'engage que ses fidèles, elle ne saurait prétendre imposer à la loi commune une quelconque exigence. La seule exigence que les religions peuvent imposer est le respect de la liberté de conscience, de l'égalité de droits des croyants, des athées et des agnostiques ; et le fait que la puissance publique agit pour tous également.

C'est un noyau de sens qui est celui de la loi du 9 décembre 1905 et qui est parfaitement adapté – peut-être plus encore aujourd'hui – à nos sociétés multiculturelles. C'est parce qu'il y a une grande diversité de traditions, de cultures qui se combinent dans le creuset français que la République française se doit d'être affranchie de tout particularisme.

Car si la République était prisonnière d'un particularisme religieux ou coutumier, elle serait perçue comme partisane et donc rejetée par une partie des citoyens.

Il n'y a donc aucune raison de remettre en cause la loi de 1905. Il faut au contraire l'appliquer de façon plus rigoureuse. Par exemple lorsque des élus, par clientélisme électoral, financent des communautés religieuses avec de l'argent public, c'est du détournement. Car l'argent dont disposent les élus, c'est celui de l'ensemble du peuple parmi lesquels il y a des athées, des agnostiques et des croyants. La provenance est universelle, la redistribution doit donc être universelle.

Najat Vallaud-Belkacem veut renforcer l'enseignement de la laïcité à l'école. La laïcité a-t-elle du mal à s'y exercer ?

La laïcité, me semble-t-il, doit s'affirmer dans la société par le respect des lois communes et dans l'espace scolaire. L'école est un lieu décisif. Parce que dans l'école publique, laïque, républicaine, sont accueillis des enfants de toutes origines. Il est clair que l'exigence la plus salvatrice pour cet accueil, c'est la laïcité. À l'école, on enseigne des connaissances et des principes universels ; on ne fait pas de prosélytisme religieux.

Certains élèves au nom de leur religion ont pourtant refusé la minute de silence…

On a un devoir d'éducation. Si dans une classe de terminale où je cherche à faire respecter une minute de silence en mémoire des victimes de Charlie Hebdo et de l'hypermarché cacher, j'avais des élèves qui me disent «Je suis pas d'accord, ils l'ont bien cherché», j'expliquerai une chose : ils ne l'ont pas cherché, car il n'y a aucune commune mesure entre un dessin satirique et une rafale de kalachnikov. Un dessin c'est une représentation, un tir de kalachnikov c'est un crime. Il est insensé, faux, abject de mettre sur le même plan les deux violences prétendues. Ce qui est respectable c'est la personne humaine comme telle et sa liberté de croire, mais ce n'est pas sa croyance. Sa croyance c'est une chose qu'elle a ; sa personne c'est une chose qu'elle est. On respecte les êtres, mais on n'est pas tenu de respecter pour autant leurs croyances. On pourrait d'ailleurs critiquer le pape François qui, dans l'avion, a osé dire que, finalement, quand on critique une religion, on est un peu comme quelqu'un qui parlerait mal de sa mère, et à qui il donnerait un coup de poing. Il y a là un double amalgame : entre le coup porté à une personne et la remise en question d'une croyance ; et entre une caricature écrite et une insulte personnelle.

Comme le disait Montaigne il ne faut pas confondre la peau et la chemise. La personne est une chose, la conviction qu'elle adopte en est une autre. On appelle fanatisme non pas le fait d'avoir une religion, mais celui de se confondre avec sa religion, d'avoir perdu toute distance à soi.

Une des vertus majeure de la laïcité est d'éduquer les élèves à la distance à soi, une propriété essentielle de la conscience humaine, et qui est source de tolérance.

*Auteur du «Dictionnaire amoureux de la laïcité». Éditions Plon.

Propos recueillis par Philippe Rioux
Article publié le 23 janvier dans La Dépêche du Midi

18.1.15

Pourquoi soutenir la Libre pensée



L’actualité récente a fait beaucoup parler de la Libre Pensée et l’a mise au-devant de la scène médiatique. Nous voudrions vous expliquer notre action. Depuis des années, nos Fédérations départementales (nous en avons une dans chaque département) mènent des actions diverses et variées pour la défense de la laïcité, car nous considérons que la laïcité est un bien inestimable qu’il faut défendre.

En effet, permettre à chacun d’avoir le libre choix de ses options philosophiques est fondamental. Cela n’a pas toujours été le cas dans l’histoire de notre pays qui a connu des affrontements, parfois sanglants, entre les tenants d’une thèse ou d’une autre. Trop souvent, le pouvoir politique a prêté la main, dans ces situations, aux religions dominantes.

La Séparation des Églises et de l’Etat (loi de 1905) fut le grand œuvre de la Libre Pensée, notamment. Cette loi a fait ses preuves et a permis, sur la durée, d’instaurer une relative paix civile. La religion est devenue une affaire privée qui ne regarde que les citoyens et les citoyennes. Cela impose une indépendance réciproque entre les affaires de la Cité et celles des religions.

En voulant installer des emblèmes religieux (notamment des crèches chrétiennes) dans les Maisons de la République, on lui appose ainsi une marque religieuse qui n’a pas lieu d’être. Que pensera le membre d’une autre confession ou un libre penseur s’il s’aperçoit que la Maison commune des citoyens fait la promotion d’un culte ? C’est une discrimination qui offense la liberté de conscience de tous.

La Libre Pensée agit aussi pour que la loi, notamment la loi laïque, soit la même pour tous sur la totalité du territoire du pays. Là aussi, la survivance du concordat de 1801, de la loi Falloux (contre laquelle s’est insurgé le grand libre penseur Victor Hugo) et des lois de Bismarck en Alsace-Moselle est une atteinte grave à la laïcité. Dans ces trois départements, existe encore le délit moyenâgeux de blasphème qui a valu, il y a quelques années, aux militants d’Act-Up, et plus récemment aux auteurs d’une pièce de théâtre, d’être poursuivis. C’est pourquoi, au nom du principe d’égalité de tous devant la loi, la Libre Pensée agit pour l’abrogation du statut clérical d’exception d’Alsace-Moselle.

De la même manière, nous voulons que l’effort de la Nation soit consacré uniquement à l’École de tous : l’École publique, laïque et républicaine. Nous sommes pour la liberté de l’enseignement qui fait que chaque parent peut scolariser (ou instruire lui-même) ses enfants dans les écoles de son choix (publiques ou privées). Mais la Libre Pensée estime que l’argent de tous (les impôts) doit être consacré à l’École de tous (l’École publique). Si des parents font d’autres choix que l’École publique, ils doivent en assumer les conséquences financières. La Libre Pensée reste fidèle à la formule « Fonds publics à l’Ecole publique, fonds privés à l’école privée ».

Chaque année, ce sont 8,5 milliards d’euros qui sont ainsi pris sur le budget de l’Éducation nationale pour financer l’école privée, à 95% catholique. Imaginons un seul instant que cette somme serve désormais à l’École publique, les choses changeraient rapidement dans le bon sens. C’est pourquoi la Libre Pensée continue d’agir pour l’abrogation de la loi Debré de 1959 qui a spolié l’École laïque d’une partie importante de ses moyens. Si cette loi contre l’École publique était abrogée, tout l’édifice des lois antilaïques disparaîtrait.

Sur un autre plan, pour compléter l’action de la Libre Pensée, nous voudrions vous informer des activités que nous menons autour des monuments aux morts pacifistes (il y en a plus de 120 recensés par les libres penseurs). Chaque année, nous organisons autour d’eux des rassemblements pour refuser les guerres et pour rappeler qu’il y a d’autres moyens que la barbarie militariste pour régler les problèmes entre les peuples.

Nous menons aussi une action résolue pour que les 639 Fusillés pour l’exemple de la Première Guerre mondiale soient réhabilités par la République. Ces hommes, condamnés à mort par les conseils de guerre et fusillés devant la troupe, n’ont commis que le seul crime d’être des êtres humains et d’avoir dit non à des souffrances insupportables et à une mort inutile. C’est le droit de dire non à la barbarie que nous voulons voir reconnaître à travers notre action de justice pour la réhabilitation collective de ces 639 Fusillés pour l’exemple.

La Libre Pensée s’est aussi engagée dans la défense de la liberté de la recherche scientifique. Tout particulièrement, nous avons organisé ou fortement contribué à organiser cinq colloques dont trois internationaux et deux nationaux sur les problèmes dits de bioéthique. La question de l’interdiction, puis de l’autorisation limitée de la recherche sur l’embryon humain et les cellules souches embryonnaires a été centrale dans toutes ces manifestations.

Il y aurait beaucoup d’autres aspects de l’action collective et individuelle des libres penseurs que nous pourrions évoquer, tant le champ d’action de la Libre Pensée est large.

Nous voudrions en venir maintenant à l’objet de cette lettre.

La Libre Pensée a besoin de votre soutien, notamment financier pour mener toutes ces actions. Pour pouvoir rester véritablement indépendant, nous ne recevons aucune subvention publique, tel est notre choix. Notre existence ne repose que sur les cotisations de nos adhérents et sur la vente de nos publications.

Un soutien financier de votre part nous aiderait considérablement à continuer nos actions pour la défense de la laïcité et pour le refus de la guerre. Nous vous en remercions par avance.

Nous restons à votre disposition pour toute demande d’informations complémentaires.


Jean-Sébastien Pierre
Président de la Fédération nationale de la Libre Pensée
Docteur en sciences, Professeur émérite à l’Université de Rennes-1
Ancien membre de la Commission 29 du Comité National (CNRS)
Contribution à envoyer à : Libre Pensée 10/12 rue des Fossés-saint-Jacques 75005 Paris

En Pratique
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